|
Les Anges liers dvng amour vertveux l'aliance immortelle – Pax vobis (Abel L'Angelier, Paris, XVIe s.)
Florilège du Livre Rare – Rare Book Florilegium
|
|
Eloge du Livre
Si les ignorans regardent l'Imprimerie sans l’admirer, c’est qu'ils la voyent sans la connoistre; les Sçavans en ont toûjours jugé tout autrement; et ils ont estimé avec raison, que depuis prés de trois siecles que cette Merveille s'est fait voir dans l'Europe, l’esprit humain n’avoit jamais rien inventé de plus heureux, ny de plus utile pour l’instruction des Hommes. Cette verité est fi universellement reconnuë qu'elle n'a pas besoin de preuves : chacun sçait que sans cet Art merveilleux, les études, les veilles & les travaux des grands Hommes auroient esté inutiles à la Posterité. C’est donc à cet Art divin que nous sommes uniquement redevables de la connoissance des Ouvrages des anciens Philosophes, des Medecins, des Astronomes, des Historiens, des Orateurs, des Poëtes, des Jurisconsultes, des Théologiens, en un mot de tout ce qu’on a écrit sur tous les Arts & Sciences. C’est par le secours de l'Imprimerie que les Théologiens penetrent les sacrez Mysteres de nostre Religion : que les Jurisconsultes enseignent ces LOIX admirables, qui reglent la société des Hommes : que les Historiographes nous fournissent des exemples à suivre, & d'autres à fuir : que les Astronomes font tous les jours de si belles découvertes dans les Cieux. C'est ce mesme Art qui fournit aux Médecins les moyens de conserver, & de rétablir la santé du corps humain ; qui découvre aux Philosophes les secrets les plus cachez de la Nature; qui donne aux Geometres les facilitez de mesurer la Terre, & aux Arithmeticiens celles de donner à chacun ce qui luy appartient. Enfin que sçauroient les Modernes dans toutes les Sciences & dans tous les Arts, si l’lmprimerie ne leur representoit pas tout ce qu'ont trouvé les Anciens ? Tous ces éloges que nous faisons de l'Imprimerie, & ces honneurs que nous luy rendons, n'ont rien qui excede son merite; & l'on en demeurera aisément d'accord, pour peu que l'on considere les dépenses immenses que nos Anciens estoient obligez de faire pour avoir des Manuscrits, dont je raporteray icy quelques preuves. Galien dit en son Commentaire sur le troisiéme des Epidymies, & sur le premier Livre de la Nature de l'Homme, rapporté par Ptolomée Philadelphe, qu'il donna aux Athéniens 15. talens avec exemption de tout tribut, & un grand convoy de vivres & de rafraischissemens, pour les Autographes & Originaux des Tragedies d'Efchyle, de Sophocles & d'Euripide. Mais il n’est pas besoin de prendre les choses de si loin, puisque nous en avons assez d'exemples dans nos Auteurs modernes, entre lesquels Jacques Picolomini Cardinal de Pavie, ayant prié Donat Acciaiolus de luy acheter un Josephe, il s’excusa de le prendre, parce qu'il estoit trop cher: Jofephus de quo sribis, cariusculus meo judicio est, hoc praesertim anno quo non multum abundo, itaque ille valeat. Mais ce qu’Acciaiolus luy récrivit ensuite touchant le grand prix de quelques autres Livres est encore bien plus remarquable. De tribus voluminibus Plutarchi, in quibus parallela vinginti quatuor continentur, titulos sumpsit, ut mones, pretium minus lxxx, aureia esse non postest ; ex tractatibus Seneca jam epistolas invenimus, pro quibus xvj. Aut saltem xv. Petuntur aurei. Les Rois mesmes n’ont pas dédaigné de s'employer à ce negoce, & le prix des maisons n’estoit presque pas capable d'égaler la valeur d'un Manuscrit, comme on le voit dans cette Epistre d’Antonius Bononia Becatellus, surnommé Panorme, à Alphonse Roy de Naples & de Sicile, que je raporteray tout au long, à cause de ces deux notables circonstances que l'on y peut remarquer. Significasti mihi nuper ex Florentia extare Titi-Livii opera venalia, libris pulcherimis, libro pretium esse cxx. Aureoa. Quae Majestatem tua moro, ut Livium, quem Regem librorum appellare consuevimus, emi meo nomine, ac deferri ad nos facias. Interim ego pecuniam procurabo, quem pro libri pretio tradam. Sed illud à prudentia tua scire desidero, uter ego an Poggius melius secerit ; is ut villam Florentiae emeret, Livium vendidit, quem sua manu pulcherimè scripserat : ego ut Livium emam, fundum proscripsi. Haec ut familiariter à te peterem suasit humanitas & modestia tua. Vale, & triumpha. Et afin que l'on ne croye pas que cette cherté n’estoit qu'en Italie, voicy ce que dit Gaguin, d'un livre qu'il cherchoit à Paris pour un de ses amis qui luy écrivoit de Rome. Concordancias in in hanc diem nullas omino inveni, nisi quod Pashcasius Bibliopola nobis pretiosissimae unas scire se venales dixit, sed dominum abesse, easque liceri aureis centum. Et à ce sujet Paul Jove remarque assez plaisamment, que Jason Mainus étudiant à Pavie , tomba en telle necessité par ses débauches, que Juris Codicem in membranis scriptum magno emptum pretio foencratori tradere coactus est. Ce que Petrarque raporte de son Maistre de Grammaire & de Rhetorique Tuscus, qui engagea pour la mesme cause deux petits volumes de Ciceron. Et Brasicanus dit que l’Empereur Frederic III. ne sceut mieux gratifier Jean Capnion, dit Reuchlin, qui lui avoit esté envoyé en Ambassade par Evvrard de Vvitemberg, qu’en luy faisant present d’une vieille bible Hebraïque. Aussi estoient-ils laissez par testament comme quelque grand heritage, suivant que Nostradamus dit l'avoir remarqué dans un vieil Instrument d'environ l'an 1393. par lequel il estoit porté, Que Alazacie de Blevis Dame de Romoles, femme du magnifique Boniface de Castellane , Baron d'AIIemagne, faisant son dernier testament, laissa à une jeune Damoiselle sa fille certaine quantité de livres , où estoit écrit tout le Corps de Droit, formé et peint en belle lettre de main sur parchemin, l’enchargeant que au cas qu’elle vinst à se marier, elle eust à prendre un homme de Robe longue, Docteur, Jurisconsulte, & qu’à ces fins elle luy laissoit ce beau & riche thresor, ces exquis & précieux volumes en diminution de son dot. De maniere que qui donnoit en ce temps-là un livre ne faisoit pas un petit present, puisque quatre ou cinq Manuscrits faisoient partie de la dot de la fille d'un grand Seigneur. (...)
Jean de la Caille, Histoire de l’Imprimerie et de la Librairie, où l’on voit son origine et son progrés, jusqu’en 1689, Paris, Jean de la Caille, 1689.
|
|
Copyright © 2007 Florilège du Livre Rare |